l’icône du 21 novembre 2021

Hier, premier filage intégral de la pièce en présence de mon amie Fabienne Cabado.

Durant la seconde partie,  je dois écrire la fameuse icône manquante, avec la technique originelle de la tempera et de la feuille d’or.

L’enjeu de ce moment est d’arriver à peindre et dire le texte dans un même élan.

Avant de commencer, j’étais dans un état d’esprit de lâcher-prise, autant pour le travail de peinture, que pour la manière de vivre le texte. L’expérience fut étrange. Les mots et les gestes se sont articulés très naturellement, nourrissant au fur et à mesure du texte un sentiment de bien-être. J’ai garder tout au long du processus, une conscience aiguë de mes mouvements, de mes paroles, une grande fluidité émotionnelle.

J’ai cassé et dilué l’œuf puis souillé le papier avec de grosses gouttes de peinture rouge. Je me suis mise à genoux devant la feuille, dans une position confortable. J’ai dû me relever à plusieurs reprises pour prendre de la couleur. Le va-et-vient a un peu bousculé le rythme de création. La prochaine fois, je préparerai mon matériel au sol. À la fin, j’étais un peu sonnée. Fière de ce que je venais d’atteindre. L’œuvre s’était faite avec détachement et un fort sentiment d’appartenance ce qui peut paraître contradictoire et n’est pas habituel pour moi.

Comment je la trouve ?

Brute dans le traitement, singulière dans l’émotion.

J’aime le rouge éclairé par l’eau en flaques, la peau froissée, brisée par des cernes et des cicatrices de couleurs. Le grain géométrique du papier s’est révélé sur le menton et le cou au séchage.  Une ligne de pointillés gris traverse l’œuvre à la verticale, du sommet de la tête jusqu’au thorax . Ces tâches semblent être extérieures à l’œuvre. Elles ne souillent pas le personnage. Cette icône se tient derrière une vitre ?

 J’ai appliqué la feuille d’or rapidement. Le résultat est grossier. J’ai fini l’opération à la main, réflexe primordial, puisque la technique habituelle me résistait.

Le jaune encadre le personnage en transparence en se superposant aux autres couleurs.

Cette femme n’est pas jeune, les yeux cernés de brun, les paupières supérieures tombantes révèlent son âge. Elle regarde de côté, la tête penchée dans une posture d’écoute. De distance ? Elle est plus grave que triste.

Ce qui me frappe, ce sont les pupilles bleues disproportionnées, anormalement asymétriques qui s’intègrent pourtant correctement au visage. Les sourcils hauts semblent interroger de manière un peu dubitative. Le dessin de la bouche est étroit, ramassé, sans commissure. Les lèvres entrouvertes ne laissent échapper aucun son. Sa bouche de geisha, est sans aucun doute un élément de séduction, un signe de soumission aussi ; le contraire de ce qu’on appelle une grande gueule.

Elle est là.

Le premier article

Performance artistique l'icône manquante

Après plusieurs mois, je devrais dire années de travail, j’éprouve le besoin de partager sur ce site le processus créatif de cette œuvre à plusieurs volets. Je tiens aussi à en archiver les étapes, pas à pas.

Il y a deux ans, je suis trouvé par hasard dans un carton au fond de la cave quatre planches d’érable, des pigments et de la feuille d’or. Ce nécessaire complet pour faire des icônes appartenait à Bruno. Je me suis simplement dit qu’il serait stimulant d’écrire mes icônes, comme les anciens à la tempéra. Elles seraient personnelles, païennes et féminines(istes).

J’ai mélangé le jaune d’œuf, les pigments, l’eau, collé la feuille d’or. L’engrenage a pris. Après les quatre morceaux de bois, j’ai continué dans le même élan, sur la toile. Je figurais des personnages archétypaux forts que j’associais aux femmes de ma lignée. Vous savez, TOUTES Les femmes sont des héroïnes méconnues.

Voir l’article original 428 mots de plus

Bach, de la couleur et de l’eau

Pourquoi, l’aquarelle ?

Parce que ça me rassure.

Peut-être un truc de l’enfance ?

Premier souvenir : j’étais élève à l’école primaire. J’excellais dans deux matières : le sport et l’art. Les autres disciplines m’ennuyaient prodigieusement. J’étais incapable de me tenir tranquille, mes jambes avaient la bougeotte, ma tête partait dans des rêveries sans fin.  Elle s’échappait par la fenêtre avec les misérables pigeons gris. Je les trouvais hideux, mais distrayants. Il y avait le borgne, l’unijambiste, le maigre, le déplumé. Ils s’ agglutinaient sur les gouttières, les rebords de fenêtres toujours fermées. À croire qu’ils passaient leur vie à chier, les fientes s’accumulaient en tas épais, juste à la hauteur des mes yeux. Je passais mes journées à attendre, résignée, la cloche qui mettrait fin à mon calvaire. À l’école, je détestais tout, la cour de récréation trop petite pour courir, la salle de classe aux murs jaunes crasseux, troués de punaises, odeur âcre, mélange de craie et de transpiration.  À côté du tableau noir, une grande carte de France avec ses départements à n’en plus finir, ses massifs, ses fleuves. Les panneaux de conjugaison, de calcul et autres tables de multiplication impossible à mémoriser.

Trop peu souvent, nous faisions de la peinture, toujours l’après-midi pendant que l’institutrice corrigeait nos exercices sur le cahiers du jour. Mon attirail assez rudimentaire, consistait en une boite en plastique blanc contenant six gros ronds de gouache, couleurs primaires, du blanc, du noir, du marron. Dans la boite, il y avait aussi deux pinceaux de mauvaise qualité. Des feuilles Canson de base, rangées dans leur habituelle enveloppe jaune.  

Nous étions installés par deux, sur des bancs d’écolier en bois ;  les filles avec les filles, les garçons avec les garçons. Je ne me souviens ni du prénom ni du visage de ma voisine, seulement de son matériel de peinture. Elle avait de la gouache en tubes qui lui permettaient de contrôler  ses mélanges ce qui était impossible avec nos pastilles bon marché. Pour couronner le tout, elle avait un pinceau chinois. Le pinceau lorsqu’elle le plongeait dans la peinture retenait une grande quantité de pigment et d’eau que la fille appliquait avec style et dextérité. Les enfants de la classe s’étaient regroupés autour d’elle pour admirer le spectacle.

Ce jour-là, j’ai peint rageuse, des montagnes sur un ciel gris-colère. Peut-être pour m’encourager ? L’institutrice m’avait donné la meilleure note de la classe. L’orgueil était sauf, restait la convoitise. Aujourd’hui, j’ai toute une collection de pinceaux chinois!

L’aquarelle c’est peu de pigment et beaucoup d’eau.

Avant de vivre au Québec, la mer méditerranée m’accompagnait quotidiennement. Une présence apaisante, caresse à l’âme. Je me rends compte aujourd’hui du grand privilège d’avoir passé une partie de ma vie dans cet environnement magnifique.

La mer est une histoire de famille. Les pique-niques,  rendez-vous sur la plage à l’heure du coucher du soleil.  

De la première vague qui culbute, eau salée par le nez, étouffe, fait mal à la gorge, pique les yeux ; au grand saut, le cou bien tiré pour ne pas boire la tasse. Plonger,  déterrer les tellines (petits coquillages), les manger crues, faire des châteaux, creuser le sable pour trouver l’eau. J’ai passé mon enfance dans l’eau.

Plus tard,  les boites de nuit en plein air.  Les merguez grillées coincées entre deux bouts de pain badigeonnés de moutarde de Dijon.  La  mer qui allège le poids des grossesses. Les bébés bercés sous un parasol. Les bébés offerts tendrement à la vague.

En immigrant à Montréal, les premières années ont été troublantes. J’ai dû ajuster  mes repères chromatiques aux blancs et aux gris ; pour cela, j’ai fréquenté assidûment la piscine du Village, me suis sevrée progressivement du bleu-Méditerranée.

Deuxième confinement.

Le temps s’allonge dans l’atelier, prière, méditation, aquarelle.  Je n’attends rien, ne demande rien. J’avance au jour le jour, fixe des programmes sur l’agenda. Le travail me protège. Dehors, il y a trop de bruit, trop de conseils, trop de contestations, trop de malheur, trop d’angoisse, trop de malades, trop de morts. Me taire, ne pas ajouter à la cacophonie du monde.

La musique classique réconcilie avec l’humain. Comment ne pas être envouté par Bach?

Je baigne le merveilleux papier provenant d’un ashram indien.  Il m’en reste encore quelques feuilles. Saturé d’eau, il gondole, signe que je peux commencer à peindre. Je répartis l’eau accumulée en flaques, puis l’eau teintée de jaune en grosses taches, cette première couleur ensoleillera par effet de transparence toutes les autres.

Lâcher-prise total. Le monde peut s’écrouler. Foutez-moi la paix ! Je suis ailleurs.

Bach, de la couleur et de l’eau.

https://fabienne-roques.artmajeur.com/

Un projet qui me tient particulièrement à cœur

Voilà un projet qui me tient particulièrement à cœur !

À la demande de la bibliothèque municipale l’Octogone à Montréal, j’illustrerai un recueil de textes dont les auteurs sont des personnes adultes nouvellement arrivées au Québec, tous étudiants en francisation.

Aline Apostolska anime depuis le mois de novembre, des ateliers permettant aux quatorze élèves, d’écrire trois textes correspondants à leur vie : hier, aujourd’hui, demain.

Lundi, j’ai passé la journée à l’école pour les rencontrer un à un. Je voulais les voir, les connaitre « en vrai » avant de les lire et commencer à peindre.

Quelle expérience ! J’ai été touchée aux larmes par toute cette motivation et efforts produits pour apprendre notre langue. Et les textes ! Tous plus émouvants les uns que les autres.

J’ai choisi de faire les seize œuvres du livre à l’aquarelle.

Mon travail devra être terminé le 31 décembre. Un beau cadeau de Noël. Je ne vais pas chômer. C’est ce qui s’appelle , bien finir l’année.

Pour cela, j’ai expérimenté deux papiers aquarelle :

1- mon éternel papier artisanal

2- le très classique Watercolor de Canson 38,1X27,9 cm

Je choisis de peindre sur le papier Canson car le ruban adhésif arrache le papier artisanal. Les délais étant ce qu’ils sont, je n’ai pas de temps à perdre.

Gabriel

le cheval de Gabriel,
huile sur toile

J’avais quinze ans quand il est mort. Mes parents m’avaient amenée à l’hôpital. C’était la première fois que je le voyais sans sa casquette, son crâne était chauve du front jusqu’aux oreilles. Il était couché, ses grosses mains étalées comme des trophées sur les couvertures pliées au carré, la peau habituellement tannée par le soleil semblait fine, presque fragile. Il était assorti au décor de la chambre. Tellement blanc ! Presque bleu. Il était vieux ! Avec ce constat, j’ai su avec certitude qu’il allait mourir. Il est mort. Avant, il m’a dit : – promets-moi d’être sage. Dernières paroles.

Gabriel n’était pas beau. Enfant, une fille de son âge lui avait cassé le nez avec une pelle alors qu’ils jouaient dans un tas de sable. Son nez était resté aplati. Il avait l’air d’un boxeur. Est ce que c’était à cause de son visage singulier ou de ses énormes mains qu’il n’aurait pas fallu prendre sur la gueule, il avait une autorité naturelle qui le protégeait des cons. Rajoute un air continuellement bougon. En fait, il était timide, je crois. Il savait trop de choses de la vie pour avoir envie de plaire ou d’en causer. Il était paysan comme toujours dans ma famille paternelle. Ici, on ne parle pas pour ne rien dire. Il mélangeait le patois et le français.

Mon père fut le premier de la famille à « sortir » de la vigne. Il est devenu médecin. Malgré cela, chez nous, on a continué à ne pas parler. Les sentiments, les compliments, les gestes tendres étaient perte de temps. Même si, je ne comprenais pas tout ce que me disait Gabriel, à cause du patois et de l’accent de l’Aveyron j’ai toujours su qu’il m’aimait. Je le savais à la manière dont il tenait avec délicatesse, ma main d’enfant. Une main en porcelaine. Je le savais, lorsque nous entrions le dimanche matin après la messe à la pâtisserie sur la place du village. À chaque personne que nous croisions : — c’est Fabienne, la fille de Jean-Marie, avec l’accent rocailleux. Pudique. Cette phrase banale est restée gravée avec son intonation, dans ma mémoire. La plus belle phrase d’amour de mon enfance. Jean-Marie son fils, mon père avait fait médecine à la faculté de Montpellier, tout un exploit pour un fils d’agriculteur. Gabriel en était fier évidemment. Mais quand il disait, – Fabienne, la fille de Jean-Marie, c’était de nous qu’il parlait. mon père était là, pour situer notre lien. Nous finissions nos courses chez l’épicier, il m’achetait à chaque fois la même poupée mannequin en plastique mou ; bonde, brune ou rousse, à trois sous. Elles se cassaient vite, pas le temps d’en faire collection. Je ne devais pas le dire à ma grand-mère. Mamie tenait serré les cordons de la bourse.

Le milieu social de mes grands-parents et celui de mon père était à des années-lumière. Passer un week-end dans la petite maison au bord de la route qui mène au moulin à vent était, voyage sur la lune. Le bonheur étrange de ce qu’on ne connait pas, mais qui à le goût rassurant du familier. Il y avait des poules pour les œufs, des chats pour tuer les souris, des chiens pour la chasse, un cheval pour porter les comportes pendant les vendanges. Des petits oiseaux dans l’assiette que je mangeais avec les doigts comme une sauvage sans me faire engueuler. Des odeurs inhabituelles. Dépaysant !

Des paysans, à Caux il n’y avait que ça. Ils faisaient du vin avec les moyens du bord. Un vin difficile à vendre, rugueux comme la terre sans eau. Gabriel était président de la coopérative du village, pas parce qu’il avait plus de vignes, ni qu’il était plus instruit que les autres. Il était apprécié pour ses qualités de bon sens et cette autorité naturelle dont je parlais plus haut. Orphelin de mère, il avait été confié à une tante qui ne lui avait pas fait la vie facile. On lui avait proposé à l’adolescence de faire le séminaire. Il avait hésité quelques jours, avait posé la question primordiale à savoir ce qu’on mangeait là-bas ? — des carottes ! il avait décliné, des légumes à toutes les soupes, c’était déjà son quotidien. À treize ans, il a été obligé d’arrêter l’école pour travailler dans les vignes. À dix-huit s’est marié avec Fernande, ma grand-mère. Avant la guerre, il a bien essayé de s’engager dans l’aviation. Il n’a pas passé le test physique, ses yeux ne voyaient pas assez bien. Des yeux étrangement clairs, les mêmes que ceux de ma fille aînée Stéphanie. Pour moi, les plus beaux yeux du monde ! En désespoir de cause, il est resté prisonnier de sa condition.

Je passais quelques fois, un week-end chez mes grands-parents. Je dormais dans un des petits lits jumeaux de « la chambre du fond ». La maison était carrée, très modeste. En entrant, un couloir, à droite la cuisine, à gauche le salon avec bien en évidence, la grosse télévision, allumée uniquement le dimanche pour le match de Rugby. Le Rugby était une religion chez nous. Au fond du couloir, d’un côté la chambre des grands-parents, de l’autre « la chambre du fond », la mienne, qui était vide depuis le départ de mon oncle et de ma tante, les jeunes frère et sœur de mon père.

Gabriel se levait très tôt le matin. J’étais matinale aussi. Je le guettais, le rejoignais dans la cuisine. À chaque fois, les mêmes gestes dans le même ordre. Il faisait bouillir de l’eau dans une petite casserole cabossée. Faisait le café. Mettait le vin et le pain sur la table, sortait le saucisson et le roquefort. Le pain, le saucisson et le roquefort étaient conservés dans le bahut, au même endroit que les assiettes. Moi, je mets le roquefort au frigo, mon nez s’est embourgeoisé, mais je me souviens ; mettre le roquefort au frigo est une hérésie. Un pêché ! Il ne faut pas non plus, puisqu’on y est, le couper à l’horizontale. Le roquefort se coupe à la verticale pour laisser du « bleu » aux autres. Nous savons vivre !

Pour en revenir à ces matins merveilleux. Gabriel me demandait si j’avais bien dormi, puis dans le silence j’avais le privilège de recevoir une tranche de saucisson et une tartine de fromage. Le cœur bien au chaud et les pieds gelés, je retournais me coucher. Lui, partait se fondre dans l’aube jusqu’à la vigne.

Elle s’appelle Emma

Les cinq œuvres terminées

l’heure rose technique mixte sur papier artisanal 78X57 cm, 1 500 dollars
l’enfant roi technique mixte sur papier artisanal 78X57 cm, 1 500 dollars
dimanche, technique mixte sur papier artisanal 78×57 cm, 1 500 dollars
les artistes, technique mixte, sur papier artisanal 78×57 cm, 1 500 dollars
les comédiens, technique mixte sur papier artisanal, 1 500 dollars

Être mère

Un cigalou sur un figuier (extrait du livre : femme à un détail près)

« Dans l’amour érotique, deux êtres séparés en viennent à ne plus faire qu’un. Dans l’amour maternel, deux êtres qui ne faisaient qu’un se retrouvent séparés»

Erich Fromm

Nous avons souvent parlé de la maternité. Tu dis ne jamais avoir désiré un enfant. Moi, je n’aurais jamais eu la force de renoncé à l’appel sauvage de mon ventre.

J’ai toujours su que je serais peintre et mère.

J’ai bercé mes frères, mes cousins, tout ce qui portait couches et buvait au biberon atterrissait dans mes bras de fillette.

J’étais touchée, je suis encore infiniment émue par la tendresse animale des nourrissons. L’abandon. La fragilité.

Je n’ai jamais aimé les poupées.

Elles me ramènent à mon enfance que j’ai refusée de toutes mes forces.

Puis, j’ai grandi. Mon ventre est devenu une bête indomptable que la raison a ignorée.

Il était :

L’artiste originel.

Le créateur sublime.

La matrice divine d’humanité.

‘’Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants’’ drôle de mirage à l’eau de rose pour jeunes femmes ignorantes.

Les enfants séparent plus qu’ils rapprochent.

Durant plus de cinquante mois, quatre années pleines, j’ai modelé, sculpté, peint.

Six enfants

Stéphanie, Renaud, Olivier, Emmanuel, Sébastien, Léa

Le quatrième bébé n’est pas né.

Un mirage ?

Et pourtant,

Je n’ai pas rêvé mes robes trop petites.

Je n’ai pas rêvé les images échographiques inquiétantes, les coups de pieds et les ondulations désordonnées de mon ventre tendu comme un tambour.

Je n’ai pas rêvé les douleurs d’accouchement, la morphine qui me faisait dérailler.

Je n’ai pas rêvé l’infirmière qui dansant d’un pied sur l’autre m’a demandé ce qu’elle devait faire du petit corps.

Je n’ai pas rêvé l’absence de compassion.

Le silence.

Horrible silence !

Personne n’a voulu de l’avorton imparfait.

Personne !

Alors, je le garde tout entier.

Je suis à la fois son père et sa mère, sa maison et son cercueil.

Son éternité et la mienne.

Je le berce, bien au chaud dans ma mémoire ; l’empreinte de son petit corps est tatouée sur le mien depuis vingt ans. Notre éternité !

Je suis deux.

Alors,

Combien ai-je d’enfants ?

Les chiffres sont trompeurs.

Ils mentent, je ne leur fait pas confiance.

Je ne sais pas compter.

Je ne veux pas mentir.

Combien ai-je d’enfants ?

Mon pauvre cœur est une cabane dévastée, perdue dans un bois sans chemin. Il bat, le fou au rythme de rires lointains et des ‘’mamans’’, qui se superposent impétueux, joyeux, violents.

Ces ‘’mamans’’ jamais ne désarment.

Je les entends.

Je suis fatiguée.

Je suis vulnérable.

Le cœur s’emballe. Il va trop vite, bat à vide.

Je me réveille. Je suis vieille. Je suis seule.

La cabane entend la mer, au loin.

Amoureuse fidèle elle attend, prisonnière de son désert maternel aux barreaux d’arbres.

Mes enfants grandissent sans moi.

Ils sont loin.

Leurs yeux ont pris la teinte de ceux de leurs pères.

La mort d’Emmanuel s’est mélangée à leur absence.

Comme j’envie l’insouciante liberté de la femme qui n’as pas donné la vie !

En les mettant au monde, je m’étais fait la promesse de ne pas abuser de mon pouvoir de mère. Je n’ai pas voulu être la méditerranéenne, cette femme archétypale qui me hante au plus profond de mes racines.

Alors, je les ai regardés s’éloigner, les yeux secs et les entrailles en lambeaux.

Ils ont disparus.

Mes mains ne se sont pas tordues.

Je ne les reconnais plus.

Faut-il dire à la jeune accouchée que sa promesse de bonheur s’en ira sans se retourner?

Faut-il lui dire que son tout petit devenu boutonneux la jugera sans pitié?

Combien faut-il de temps et de blessures pour aimer sa mère ?

J’attends.

J’essaie de quitter l’espoir, cette seconde peau qui repousse le bonheur à demain.

Demain, l’incertain.

Demain, la mort.

Le vieux prêtre missionnaire avait raison,

Il disait que le ‘’bien-être des époux’’ devait être la priorité d’un couple.

Il disait que les enfants ne sont que des matelots de passage.

Mes couples étaient des rafiots. Ils se sont abîmés par deux fois dans les mêmes tempêtes.

Mes fils.

Je vous ai ‘’lâché’’ la main plus vite que celle de vos sœurs. Je savais le risque qui guette les hommes de notre tribu de rester attachés aux jupes de leur mère.

Il n’est pas rare, le vieux garçon de 60 ans qui comme ‘’un cigalou’’ sur un figuier, au nom du patriarcat revendique le droit au parasitage familial à vie.

Les peuples autour de la méditerranée valorisent la fonction maternelle de manière monstrueuse.

Les jeune-filles n’ont le choix restreint, d’être :

Femme-vierge, femme-mère, femme-pute, femme-sorcière.

Les deux premières possibilités se cumulent aisément,

Les deux dernières doivent être évitées à tout prix, sinon elles se jumellent d’office.

Les hommes de chez nous ont la certitude d’être des Dieux en ce qui concerne les jeux de l’amour et autres droits.

Ils s’amusent comme des enfants capricieux avec le cœur et le corps des femmes.

Ils les cassent comme des poupées quand elles s’en vont où ne font plus leur bonheur.

Leur loyauté est offerte à une seule la mère si elle s’est conformée dans le sacrifice absurde de sa vie, à la tradition patriarcale.

Cette femme honorable à de son admirable soumission, servi d’un amour inconditionnel la stupide loi des pères et des fils.

Je ne suis pas arrivée à me soumettre au sacrifice.

Méditerranée !

Tu as les contours d’une paire de fesses et le ventre rond d’une petite mer immature, ceinte de désespoir.

Fut un temps, je paradais fière et belle bien à l’abri de mon respectable statu.

Oh ! Je n’étais pas une sainte bien sûr, mes précédents divorces m’avaient disqualifiée pour le rôle.

Il y a cinq ans à bout de souffle et pour la seconde fois, j’ai refusé les abus du père de mes enfants.

Au nom de la tradition je suis partie nue, menacée, insultée.

J’erre depuis sur les chemins de la mauvaise réputation.

Je donne la main à celles qu’on lynche, rase, à toutes les folles qu’on retrouve mortes d’épuisement où de chagrin dans les ruisseaux taris de bienveillance.

Qu’ai-je fait en ton nom Liberté ?

Était-ce vraiment de la Liberté de consentir, sous la menace, la violence et le retrait d’affection, à renoncer aux droits les plus élémentaires accordés aux femmes, en espérant le retour de ceux qui leurs sont les plus chers, leurs enfants ?

A-t-on le droit aujourd’hui, de divorcer d’un homme sans perdre sa famille, ses amis, sa maison, son nom d’artiste, ses œuvres, ses affaires personnelles, ses papiers, ses photos ?

Je n’ai pas eu ce droit.

Il n’y a pas un Tribunal au monde capable de venir à bout d’un clan uni dans la tradition contre une seule personne.

En tout cas, je ne suis pas arrivée à faire appliquer la loi.

Je me souviens.

Mon fils Sébastien avait cinq ans.

Il m’a dit en rentrant de l’école que j’étais la seule maman artiste des enfants de sa classe. Cette information était impensable pour mon petit garçon qui venait de comprendre que la fonction d’artiste était dissociée de celle de maman et de manière plus générale de la féminité.

Le métier de mère n’existe pas.

Le métier d’artiste n’existe pas.

Lorsque les deux se combinent cela devient une aberration sociale et économique pour toute personne un tant soit peu raisonnable.

Je me fiche de l’argent.

Je ne sais pas compter.

Je suis en marge de la société.

J’ai un pied dedans et l’autre ailleurs.

Ce deuxième pied me fait peur.

Il est imprévisible, insouciant, capricieux, fantasque.

Mes deux filles et mes trois fils ne s’aventureront pas sur les chemins accidentés de la poésie.

Ils sont sourds aux chants du poète.

La rime ne les avalera pas.

Ils ne comprendront peut-être jamais le feu de ma passion.

Je n’ai pas transmis le pied fou.

Je suis soulagée.

Ils sont adaptés.

Picasso disait que jamais une femme ne pourrait peindre comme un homme. Il avait raison, les femmes sont des hommes qui font des enfants. Elles peignent ce qu’elles sont.

« Souviens-toi d’où tu viens »
Huile sur toile 36X30″,
91cm X 76cm
Année 2017
1 650 $

Un jour sur deux

Un jour sur deux, huile sur toile, 77x77cm

Il montre le tableau du doigt en détournant les yeux.

– Votre tableau n’est pas vendable !

– Je sais. Si, je peignais que ce qui se vend, je serais riche. À croire, que j‘ai des difficultés avec la notion de richesse.

– Mais, pourquoi la corrida ? Le taureau, un si bel animal, sans défense. Comment peut-on de nos jours encourager un tel spectacle ? Je ne comprends pas… Il y a des gens qui paient pour aller voir ce truc. C’est dégueulasse !

– Je peins ce que je connais. Là commence et finit, ce que j’appelle, ma conscience d’artiste. La corrida ! je connais. L’été, il y en a dans presque tous les villages de ma région. Le taureau de combat, n’est pas un animal sans défense. Il est dangereux, imprévisible, sauvage… croyez-moi.

– Oui, mais là… votre taureau est une femme ?

– Il ne faudrait arrêter de croire que les femmes sont sans défense. Quand une femme se fait ‚‘‘torgnioler‘‘, elle est aussi faible qu’un taureau de combat dans l‘arène, les cornes en moins. Faut arrêter de croire que les femmes battues se laissent faire. Pire, qu‘elles aiment ça.

– Vous ne pouvez pas peindre une chose pareille. C’est pas la réalité.

– C’est EXACTEMENT la réalité !

– Peux pas regarder…

– Est-ce la femme à la place du taureau qui vous dérange ?

– Je n’ai jamais vu de corrida. Je n’en verrai jamais.

– Et la mort vous l’avez déjà vu ? Le sang ?

– Oui ! Mais pas comme ça.

– Je vais vous raconter : au début il y a la musique. Les gens prennent place dans les gradins. C’est la fête ! Les hommes sont séduisants. Les femmes coquettes derrières les éventails colorés, minaudent. Elles sont charmantes. Puis, comme une danse rythmée par la fanfare, la femme-animale et  l’homme-dieu jouent. L’un secoue une cape rose et jaune et l’autre passe dessous. Action, réaction, le premier propose, l’autre se soumet. Puis on s’aperçoit que le taureau à l’air de souffrir. Un taureau ça ne parle pas : ça râle ; ça beugle ; ça mugit. Il secoue son corps. il est maladroit. Nerveux, Il essaie en vain, de se débarrasser des drôles de flèches (les banderilles) qu’on lui enfoncé dans le milieu du dos. À chaque fois, la foule joyeuse crie : OLÉ ! Il saigne mais le sang mélangé au noir de sa fourrure est invisible, jusqu’à ce que des perles rouges gouttent sur le sable. Rouge et jaune le contraste est indiscutable. La bête ne sait toujours pas qu’elle va mourir. Musique maestro ! 

Le torero a changé sa cape de parade rose pour une rouge, beaucoup plus… sérieuse. Inquiétante.Derrière la muleta (le nom de la cape rouge en question),  il cache son arme.

Trompette une fois,  cette fois.

L’arène arrête de respirer. Silence. Respect devant la mort.

Quelques passes pour distraire l’animal. L’homme se concentre. D’un geste martial, qui vient du fond des temps. Il lève l’épée lentement au niveau de sa bouche. Puis au ralenti son bras droit se tend à la verticale, lui donnant une allonge irréelle. Le corp souple, en appui, sur la jambe gauche, le genou plié, l‘homme prend l’impulsion nécessaire au coup. Il bondit. La lame entre au centre exact des omoplates. Transperce le coeur.  Autant vous dire que c’est pas simple… c‘est l‘estocade ! Enfant, je me cachais les yeux pour ne pas voir. Si le taureau n’est pas mort sur le coup, le torero recommence, recommence encore sous la bronca. Déshonneur pour un torero ! Les spectateurs détestent ceux qui manquent leur coup… un bon torero doit tuer vite et bien. En une fois, sans se reprendre.

– C‘est atroce !

– Ça l‘est ! Mais je vais vous dire ce que j’ai raconté à mon mari québécois (on le raconte aussi aux enfants) la première fois qu’il a assisté à une corrida : c’est très, très rare, mais si le taureau est particulièrement valeureux, il est gracié. Si (encore un si je vous accorde qu’il y a trop de conditionnels), donc si, le taureau arrive à survivre à ses blessures, il aura une vie de rêve. Faut dire que quelquefois, c’est le torero qui meurt.

– Mais quelle horreur ! Pourquoi mourir dans la force de l’âge ?

– Je pense exactement comme vous. Personne ne devrait jamais mourir pour rien.

Un jour sur deux, une femme meurt sous les coups de son compagnon et ça me bouleverse.